Cette journée d’étude est organisée dans le cadre du programme Pax normanna (resp. Pierre Bauduin, Université de Caen-Normandie/CRAHAM, et Annick Peters-Custot, Nantes Université/CRHIA) inscrit les programmes de recherche structurants 2022-2026 de l’École française de Rome. Elle fait donc suite aux précédentes rencontres scientifiques du programme : le colloque de Cerisy (octobre 2022) sur « la Pacification », les journées d’études consacrées aux « premières générations de la conquête » tenues à Oxford (octobre 2023) sur « Partir » et à Ariano Irpino (octobre 2024) sur « S’établir ».
Après avoir considéré les modalités et raisons multiples et croisées des mouvements de départ et des conditions d’implantation des conquérants au sein des « Mondes normands médiévaux », les journées d’études accueillies à l’Université de Calabre (Rende-Cosenza) veulent considérer ce qui est une réalité variable, mais constante des mouvements de conquête suivies de construction politique dans les mondes normands médiévaux : le gouvernement de la pluralité (et de l’altérité) par les conquérants, leur entourage et leurs inévitables auxiliaires locaux.
Cette réalité de gouvernement qui s’impose durant la conquête même et dans ses suites correspond à une expérience commune aux phénomènes ici envisagés, mais qui se manifeste à des degrés divers, tant en fonction du niveau de pluralité rencontré et qu’en raison des effets induits par une conquête qui ajoute un nouvel élément de pluralité, extérieur, au substrat local. C’est un phénomène bien connu et maintenant largement exploré pour le monde viking, dont des exemples pourront être explorés dans cette perspective. Cette pluralité atteint à l’évidence son degré extrême dans le contexte méditerranéen : en Italie méridionale et en Sicile, les conquérants rencontrèrent une grande diversité de constructions politiques et une plus grande diversité, encore, de peuples et de groupes de population pour lesquels la pluralité des langues d’usage écrit (latin, grec, arabe) et de religion ou de liturgie (christianisme « romain », christianisme byzantin, islam, judaïsme) ou de droit (lombard, romano-justinien, byzantin, islamique) ne se superposaient pas, créant une pluralité interne très forte, et par ailleurs partiellement territorialisée. La mosaïque qu’était alors le terrain de conquête eut un effet important sur les modalités de cette dernière, et sur celles de l’établissement des Normands, et de leur gouvernement. Même si elle semble moins marquée, la diversité du « monde anglo-normand » – l’expression nécessite elle-même d’être utilisée avec précaution et discutée – s’impose aux gouvernants d’un ensemble qui ne fut pas constamment réuni sous le gouvernement d’un même prince. Lorsque c’était le cas, le roi-duc était roi en Angleterre et duc en Normandie (qui demeurait une principauté du royaume de France), et les deux entités restaient distinctes, même si des tendances similaires s’observent (comme ailleurs en Occident) dans l’administration et les pratiques gouvernementales. L’Angleterre conquise par les Normands avait réalisé son unité seulement un peu plus d’un siècle auparavant, et les différences régionales restaient loin d’être négligeables, en partie héritées des anciens royaumes anglo-saxons et de l’implantation des vikings dans le pays : les identités locales de ce « patchwork kingdom » (J. Green) trouvaient encore à s’exprimer après 1066 et influencèrent l’établissement de la domination normande. Le contrôle des comtés disputés à l’Écosse et les débuts de la conquête du pays de Galles, où les Marcher lords disposaient d’une large autonomie, contribuèrent aussi à cette diversité.
Le gouvernement de la pluralité interroge plusieurs secteurs de l’action politique et administrative :
- Le gouvernement de la pluralité religieuse ou liturgique ou tout simplement des coutumes et dévotions ; la co-présence, à l’échelle de diocèses, de chapitres cathédraux, de monastères, d’individus relevant de traditions différentes ; la question de la hiérarchie des normes religieuses, liturgiques, ecclésiales ; celle aussi de l’introduction ou de l’adoption de nouveaux cultes (de saints notamment) par les conquérants, ou de la gestion de l’altérité religieuse.
- Le gouvernement de la pluralité juridique, la question de la personnalité ou de la territorialité des lois, de la distinction entre des normes locales ou communautaires et le droit du souverain, qui contribue à définir le niveau royal d’intervention en matière de lois, de droit, ou de justice. Ce thème a des répercussions considérables sur divers aspects de la vie quotidienne, des activités et des pratiques sociales, culturelles et économiques, des populations.
- Les outils de gouvernement déterminés par la pluralité interne. On peut en particulier évoquer la question de la ou des langues de gouvernement, langue unique ou au contraire plurielles, les choix fonctionnels attribués aux langues, les logiques de traduction ou, au contraire, le choix de ne pas traduire les textes et actes de gouvernement (chartes, législation…). On peut y adjoindre, par exemple, les questions de fiscalité ou de politique monétaire.
- Dans un même ordre d’idées, le choix, ou non, d’utiliser ou de s’inspirer de pratiques administratives (parfois elles-mêmes issues de traditions complexes, comme le montre le Domesday Book) d’un territoire conquis pour le fonctionnement et/ou la légitimation du nouveau régime (le cas de l’administration Hauteville qui juxtapose diwân et Dohana Baronum est bien connu).
- Les protagonistes de la délégation du pouvoir royal ou ducal : ils incarnent une bonne partie des enjeux de ces questions en ce qu’ils expriment le consensus et la participation d’individus ou de groupes culturellement, socialement, linguistiquement différents, avec des traditions administratives parfois bien plus sophistiquées que celles des conquérants, et donc reproduites, imitées, métissées au sein de l’ensemble édifié par les conquérants.
- La gestion de la pluralité administrative interne et du caractère personnel ou institutionnel de l’association de plusieurs entités distinctes en un même ensemble politique. On a mentionné le cas anglo-normand et l’union personnelle des couronnes ducale et royale. Celui qu’on nomme communément le roi de Sicile, à partir de 1130, est en fait roi de Sicile, du duché de Pouille et de la principauté de Capoue. Maintenir, associer, gouverner un royaume et un duché, un duché dans un royaume, préserver les identités administratives, politiques, urbaines, importer des superstructures socio-politiques (la féodalité) tout en perpétuant des modes d’administration fondés sur la délégation de l’autorité publique et sur la bureaucratie : tels sont également les défis qui se posent aux conquérants et aux différents cercles qui les entourent.
Ces quelques points ne constituent pas une liste exhaustive des éléments concernés par le thème ici envisagé.
Enfin, la question interroge la nature même des constructions politiques issues d’un processus de conquête : dans ce qui est devenu un classique de l’impériologie, Empires in World History. Power and the Politics of Difference (Princeton, 2011), Burbank et Cooper ont précisément connecté la définition, et donc la nature de l’empire au mode de gouvernement de la pluralité, jusque dans le titre de leur ouvrage. Dans les multiples modalités possibles du gouvernement de la pluralité interne, celle qui contribue à maintenir les différences et les subdivisions tend donc, selon ces auteurs, à relever d’un mode impérial sinon d’un empire ce qui, évidemment, ne peut qu’inciter à explorer la notion d’impérialité des royaumes.
Les interventions (d’une durée de 30 mn maximum) seront présentées en français, italien ou anglais. Les propositions, accompagnées d’un argumentaire, seront transmises au plus tard le 1er juin 2025 à l’un des organisateurs : pierre.bauduin[at]unicaen.fr; annick.peterscustot[at]univ-nantes.fr; mariarosaria.salerno[at]unical.it
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